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La décennie qui s’ouvre sera, pour l’Afrique de l’Ouest, celle de tous les dangers, mais aussi de toutes les promesses. Région la plus dynamique du continent sur le plan démographique, elle comptera près de 500 millions d’habitants en 2035, elle est prise en étau entre des mégatendances contradictoires : une urbanisation galopante, une révolution numérique naissante, une pression jihadiste qui s’enracine et un divorce géopolitique consommé avec l’ancienne puissance tutélaire française. À quoi ressemblera la carte politique, économique et sécuritaire de cet espace dans dix ans ? Trois trajectoires se dessinent, du sursaut à l’effondrement.

Scénario optimiste : L’éveil de l’« Atlantique utile »

Dans ce scénario, 2035 consacre l’émergence d’un arc de stabilité et de prospérité le long du golfe de Guinée. Le moteur de cette transformation n’est ni Paris ni Washington, mais une conjonction inédite : le pragmatisme des juntes sahéliennes, la maturité démocratique de la bande côtière et l’irruption massive de capitaux du Golfe et d’Asie.

La clé de voûte est énergétique et logistique. Le gazoduc Nigeria-Maroc, achevé, irrigue les économies ouest-africaines et ancre le Nigeria dans un rôle de puissance régionale assumée, stabilisant son propre Nord par le développement. Le corridor Abidjan-Lagos, véritable colonne vertébrale urbaine de 40 millions d’habitants, voit émerger une classe moyenne connectée, tournée vers les services et l’agro-transformation. L’intelligence artificielle, appliquée à une agriculture de précision, commence à inverser la malédiction de la dépendance aux importations de riz.

Sur le plan sécuritaire, le scénario optimiste ne postule pas la défaite totale des groupes jihadistes, mais leur neutralisation politique. L’Alliance des États du Sahel (AES) : Mali, Burkina Faso, Niger, après une phase d’ancrage souverainiste brutal, opère un virage tactique. En échange d’une reconnaissance de leur légitimité par la CEDEAO réformée et d’investissements turcs et émiratis dans les zones frontalières, les juntes acceptent un partenariat de sécurité rénové avec les États côtiers. Le renseignement est mutualisé ; l’ère des coups d’État semble close, remplacée par des transitions négociées et un constitutionnalisme adapté aux réalités sociologiques. La jeunesse, lassée des promesses martiales, se détourne du messianisme militaire pour investir le champ entrepreneurial et culturel, faisant de Lagos et d’Abidjan les places fortes d’un soft power panafricain conquérant.

Scénario intermédiaire : La tectonique des blocs

C’est le scénario de la fragmentation durable, le plus probable si les tendances actuelles se prolongent sans rupture majeure. L’Afrique de l’Ouest de 2035 n’est plus une région, mais un puzzle de trois sous-ensembles qui s’ignorent, se toisent ou s’affrontent par procuration.

Au nord, l’AES s’est consolidée en un bloc militaire et identitaire, verrouillé par des juntes qui ont repoussé les élections à un horizon indéfini. Soutenu par la Russie, qui y voit un laboratoire de déstabilisation du flanc sud de l’OTAN, et par une Turquie omniprésente via ses drones et son conseil militaire, cet espace à pacifier à minima les grandes villes, mais les campagnes restent des zones grises où prospèrent groupes armés et trafics. La frontière avec le bloc côtier se militarise.

Au sud, le Nigeria, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Bénin tentent de préserver l’héritage démocratique, mais sous perfusion. Le géant nigérian, empêtré dans une crise de gouvernance chronique et une fracture Nord-Sud non résolue, n’a plus les moyens de ses ambitions de gendarme régional. La CEDEAO, vidée de sa substance par le départ de ses membres fondateurs sahéliens, survit comme un club de discussion et une union douanière théorique. La monnaie unique, l’Eco, reste un mirage, les monnaies nationales étant réintroduites sous la pression des souverainistes.

Dans cet entre-deux, la menace jihadiste ne s’étend pas de manière spectaculaire jusqu’au golfe de Guinée, mais elle est devenue endémique, une sorte de bruit de fond meurtrier. Le Parc W, espace transfrontalier historique, demeure un sanctuaire. La vraie bombe à retardement est démographique : sans-emplois de masse, les mégapoles côtières voient exploser une économie de la débrouille et de la violence. La migration climatique et économique vers l’Europe s’intensifie, gérée dans l’hypocrisie par des accords de sous-traitance des frontières, transformant les États côtiers en « sentinelles » rémunérées par Bruxelles.

Scénario critique : La poudrière sahélienne et l’incendie côtier

C’est l’hypothèse noire, celle d’une contamination sécuritaire et politique qui ferait de l’Afrique de l’Ouest un arc de crise ininterrompu, de la Méditerranée au golfe du Bénin. Le postulat de départ est simple : l’échec de la greffe militaire au Sahel.

Dans ce futur dystopique, la « bande sahélienne » sous contrôle de l’AES n’a pas tenu. Les juntes, minées par les rivalités internes et des purges sanglantes, ont fragmenté leurs propres armées. La zone des trois frontières (Mali, Burkina, Niger) s’est effondrée, permettant au JNIM et à l’État islamique au Sahel d’établir des proto-califats ruraux, étendant leurs razzias et leur système de prédation fiscale. Les réfugiés se comptent par millions, fuyant vers le sud, porteurs de ressentiments ethniques et de traumas.

Le scénario critique voit le cordon sanitaire céder. Le Nord du Bénin, du Togo, du Ghana et de la Côte d’Ivoire, déjà fragilisé par des conflits fonciers et une marginalisation historique, bascule. Non pas par une invasion en règle, mais par capillarité : alliances opportunistes avec des groupes criminels, implantation de cellules dormantes, contrôle des orpailleurs artisanaux. Le tourisme s’effondre, les investissements étrangers fuient, les budgets sécuritaires explosent au détriment de l’éducation et de la santé. Un coup d’État dans un pays côtier majeur, justifié par l’incapacité du pouvoir civil à protéger le territoire, devient une possibilité réelle. L’effet domino serait alors total.

Dans ce chaos, les puissances extérieures s’engagent dans une guerre par procuration aux conséquences dévastatrices. La Russie et la Chine défendent leur périmètre d’influence, tandis que les États-Unis et la France, en repli tactique, sont accusés d’orchestrer la déstabilisation. L’Union européenne, confrontée à un afflux de réfugiés sans précédent, décrète l’état d’urgence migratoire, transformant la Méditerranée en cimetière et en zone de patrouilles militaires permanentes. L’Afrique de l’Ouest de 2035 n’est plus le cœur battant d’une renaissance africaine, mais l’épicentre d’une crise humanitaire et sécuritaire globale, une Somalie à l’échelle d’un sous-continent.

La fenêtre de tir se referme

Ces trois scénarios ne sont pas des fatalités, mais des invitations à l’action. La variable déterminante n’est ni la pluviométrie ni le prix des matières premières, mais la qualité du leadership politique et l’invention d’un nouveau contrat social. Le scénario optimiste exige une audace que peu de dirigeants actuels, qu’ils soient en treillis ou en costume, semblent prêts à incarner : celle de la réconciliation régionale et de la création massive d’emplois. Le scénario intermédiaire, gestion chaotique du statu quo, mène à une lente asphyxie. Quant au scénario critique, il sera inévitable si la communauté internationale et les élites africaines continuent de traiter les symptômes : coups d’État, terrorisme, migration,  plutôt que la maladie : un déficit abyssal d’espérance pour une jeunesse qui, en 2035, aura à peine 20 ans et ne pardonnera pas à ses aînés de lui avoir volé l’avenir.

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