La décennie qui s’achève aura été celle d’un paradoxe fondateur. Entre 2015 et 2017, la communauté internationale a signé certains des accords les plus ambitieux de l’histoire diplomatique : l’Accord de Paris sur le climat, les Objectifs de développement durable, le Plan d’action global conjoint sur le nucléaire iranien, et l’accord commercial UE-Canada. Ces textes, dans leur diversité, partageaient une même promesse implicite, celle d’un multilatéralisme capable de plier le réel à la force du droit. Dix ans plus tard, la confrontation systématique des engagements aux données observées sur la période 2024-2026 révèle une vérité plus cruelle : dans presque tous les domaines où la transformation structurelle était requise, l’écart entre la parole et le fait s’est creusé au point de devenir abyssal.

Climat : le seuil de 1,5 °C, déjà un souvenir L’Accord de Paris, conclu en décembre 2015, fixait pour horizon la limitation du réchauffement « bien en dessous de 2 °C » par rapport à l’ère préindustrielle, les Parties s’engageant à poursuivre leurs efforts pour ne pas dépasser 1,5 °C. Les contributions déterminées au niveau national (NDC) déposées dans la foulée devaient, dans l’esprit des négociateurs, mettre le monde sur une trajectoire de réduction des émissions de CO₂ fossiles de 45 % d’ici 2030 par rapport au niveau de 2010, soit un passage d’environ 33 à 18 milliards de tonnes par an.

Indicateur : milliards de tonnes de CO² par an (GtCO²) / Source : Global Carbon Project, AIE, Cible 2030 pour 1,5°C / 18 Gt (soit -45%par rapport à 2010 = 33 Gt)
Les données, compilées par le Global Carbon Project, l’Agence internationale de l’énergie et les services Copernicus, racontent une tout autre histoire. En 2024, les émissions mondiales de CO₂ d’origine fossile atteignent 37,4 milliards de tonnes, un niveau pratiquement identique au record de 2023. L’anomalie de température moyenne, elle, a franchi la barre de +1,55 °C, selon l’Organisation météorologique mondiale, et les projections pour 2025 et 2026 oscillent entre +1,50 et +1,62 °C en fonction de la transition entre El Niño et La Niña.

Projections 2025-2026 : fourchette basée sur les modèles El Niño / La Niña / Sources : NASA GISTEMP, NOAA, Copernicus, OMM
La part des énergies renouvelables dans la consommation finale, passée de 17 % en 2021 à environ 22 % attendus en 2026, constitue certes une progression notable, mais elle demeure structurellement insuffisante pour infléchir une courbe des émissions que seule une contraction du PIB mondial, comme lors de la pandémie de 2020, est parvenue à faire baisser de façon significative.

Indicateur : pourcentage (%) / Sources : IRENA, AIE
Le Emissions Gap Report 2024 du Programme des Nations unies pour l’environnement est sans équivoque : la poursuite des politiques actuelles mène à un réchauffement compris entre 2,5 et 2,9 °C à l’horizon 2100. À ce rythme, le franchissement durable du seuil de 1,5 °C en moyenne pluriannuelle interviendra avant 2035. L’Accord de Paris n’est pas caduc ; il est en état de mort clinique statistique.
JCPOA : l’architecture de vérification réduite à une fiction
Le Plan d’action global conjoint, signé en juillet 2015 entre l’Iran et le groupe P5+1, imposait à Téhéran deux limitations précises : un stock d’uranium enrichi ne dépassant pas 300 kg en équivalent hexafluorure, et un taux d’enrichissement maximal de 3,67 %.

Indicateur : kilogrammes /Plafond JCPOA : ≤ 300 kg / Source : rapports trimestriels de l’AIEA
Ces paramètres garantissaient, selon les calculs de l’époque, un breakout time, le délai nécessaire pour accumuler assez de matière fissile en vue d’une arme, supérieur à douze mois.
Le retrait américain de 2018 a progressivement vidé cette architecture de sa substance. Les rapports trimestriels de l’Agence internationale de l’énergie atomique documentent la dérive. En 2021, le stock iranien atteignait déjà 3 240 kg, avec un enrichissement à 60 %. En novembre 2024, il s’établit à 6 600 kg, soit vingt-deux fois le plafond conventionnel, avec une production régulière à 60 % et la détection ponctuelle de traces à 83,7 %, niveau quasi militaire.


Niveau maximal d’enrichissement d’uranium observé en Iran / Indicateur : pourcentage d’U-235 / Plafond JCPOA : 3,67 / Source : AIEA
La projection pour 2026, fondée sur la tendance actuelle et l’absence de cadre négocié, donne un stock supérieur à 10 000 kg, potentiellement enrichi à 90 %.
Ce qui a été perdu dépasse la seule comptabilité des centrifugeuses. L’effondrement du JCPOA signe la faillite d’un modèle de vérification intrusive qui avait précisément été conçu pour rassurer sans recourir à la force. Le breakout time, naguère mesuré en mois, se compte désormais en jours. Les conditions d’une frappe préventive israélienne ou d’une nucléarisation rampante de la région ne relèvent plus de la spéculation mais du risque probabilisé à court terme.
CETA : le commerce, dernier refuge du réalisme contractuel
L’Accord économique et commercial global entre l’Union européenne et le Canada, appliqué provisoirement depuis septembre 2017, poursuivait un objectif quantifiable : supprimer les droits de douane sur 98 % des produits échangés et, selon les modèles de la Commission européenne, accroître le commerce bilatéral de 23 à 25 % à long terme.
Les flux, mesurés par Eurostat, confirment la prédiction, sans la dépasser. Le total des échanges de biens est passé de 64,3 milliards d’euros en 2016 à environ 81 milliards en 2024, soit une hausse de 26 %. Les projections pour 2026, établies par extrapolation linéaire modérée en tenant compte du ralentissement économique transatlantique, anticipent un volume proche de 84 milliards d’euros. La progression est modeste mais constante, de l’ordre de 2 à 3 % par an.

Indicateur : milliards d’euros / Source : Eurostat / Base 2016 (pré-CETA) = 64,3 Md£ / Objectif long terme : +23% à + 25%
La singularité du CETA tient à ce qu’il opère dans un champ, la libéralisation tarifaire, où les États restent maîtres de leur mise en œuvre et où les bénéfices sont immédiatement appropriables par les acteurs privés. Cet accord, peu spectaculaire et largement critiqué par la société civile lors de sa négociation, est le seul de notre échantillon dont les résultats observés sont conformes aux anticipations initiales. Il rappelle, en creux, que les engagements internationaux ne tiennent que lorsque leur exécution ne dépend pas d’une transformation des structures économiques domestiques ou d’un renoncement à des intérêts de puissance.
ODD : la faim et la pauvreté, angles morts d’un agenda universel
Adoptés en septembre 2015 dans l’enthousiasme de l’Assemblée générale des Nations unies, les dix-sept Objectifs de développement durable fixaient à 2030 l’éradication de la pauvreté extrême et de la faim. L’indicateur de pauvreté retenu, vivre avec moins de 2,15 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat, devait passer de 10 % de la population mondiale en 2015 à moins de 3 %. La sous-alimentation, qui touchait 615 millions de personnes l’année de l’adoption, devait, elle, disparaître.
La Banque mondiale et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture livrent un état des lieux sans complaisance. En 2024, le taux de pauvreté extrême s’établit aux alentours de 7,3 % ; il pourrait descendre à 6,9 % en 2026.

Indicateur : pourcentage de la population / Cible ODD 2030 : ≤3% / Source : Banque mondiale
À ce rythme de 0,2 point par an, la cible de 3 % ne serait pas atteinte avant 2045. Dans le même temps, le nombre de personnes sous-alimentées a augmenté, passant de 615 millions en 2015 à environ 735 millions en 2024. Les conflits, les chocs climatiques et les rémanences inflationnistes de la pandémie poussent la projection au-delà de 765 millions en 2026, avec un risque de franchissement des 800 millions avant la fin de la décennie.

Indicateur : millions de personnes / Cible ODD 2030 : ≈ 0 (élimination de la faim) / Source : FAO, ONU
Cette inversion de tendance sur la faim constitue sans doute l’échec le plus accablant du cycle multilatéral ouvert en 2015. Elle révèle que les ODD, conçus comme un tableau de bord universel du progrès humain, se sont mués en catalogue de renoncements. Les cibles santé et éducation progressent encore, mais partout ailleurs, la pente est défavorable.
La fin de l’illusion performative
Le tableau d’ensemble est celui d’une dissociation profonde entre la parole diplomatique et la réalité mesurable. Là où les accords exigeaient une transformation des modes de production et de consommation (climat) ou une redistribution massive des ressources (développement), les cibles ont été manquées. Là où ils touchaient à la sécurité internationale (JCPOA), leur sort a dépendu de la volatilité stratégique d’une seule grande puissance. Là où ils se limitaient à abaisser des barrières douanières (CETA), les résultats ont été au rendez-vous.
Cette asymétrie n’est pas un accident. Elle désigne la nature véritable de nombreux engagements multilatéraux contemporains : des énoncés performatifs dont la fonction première est de signaler une intention politique, non de produire un effet matériel contrôlable. La décennie qui vient exigera, pour restaurer une crédibilité écornée, des mécanismes de suivi contraignants, une transparence radicale sur les écarts, et sans doute une redéfinition plus sobre de ce que la coopération internationale peut réellement accomplir. À défaut, le gap entre la promesse et le fait continuera de se creuser, et avec lui, le scepticisme des opinions publiques envers toute forme d’engagement collectif.
Par : BAKAYOKO Rahim ( Chargé d’étude et intelligence politique )