Le 12 octobre 2026, depuis Goma, Joseph Kabila a cessé d’être un ancien président en exil pour devenir le chef d’une rébellion armée. À 55 ans, un an jour pour jour après sa condamnation à mort par contumace, il prend la tête du Front pour la refondation de la nation (FRN), structure politico-militaire qui dissout l’AFC/M23 et lui succède « dans ses droits et obligations ». Ce n’est pas un simple ralliement : c’est la première fois dans l’histoire congolaise qu’un ex-chef de l’État assume publiquement le commandement d’une insurrection contre son successeur.
La portée de l’événement dépasse le choc symbolique. En quelques jours, trois équilibres ont bougé : la ligne de fracture entre Kinshasa et l’Est, la cohésion de l’opposition civile, et la crédibilité des médiations de Washington et de Doha.

Ce qui s’est réellement passé à Goma
Le FRN n’est pas une nouvelle milice : c’est la rebaptisation, sous autorité présidentielle, de l’appareil qui tient déjà Goma et Bukavu depuis janvier 2025. L’organigramme dit tout de la logique de l’opération.
Joseph Kabila en prend la présidence et y apporte ce qui manquait au M23 : la légitimité d’un ancien chef d’État et des réseaux nationaux et régionaux. Corneille Nangaa, ex-président de la CENI, et Bertrand Bisimwa, figure historique du M23, deviennent vice-présidents : le premier conserve l’administration civile de l’AFC, le second assure la continuité politique de la rébellion.Sultani Makenga garde l’outil militaire comme chef d’état-major, et Freddy Kaniki tient l’appareil administratif au poste de secrétaire général. Rien n’a été démantelé : on a simplement posé une tête présidentielle sur un corps déjà constitué.
Le mouvement se réclame de l’article 64 de la Constitution, celui qui autorise tout Congolais à faire échec à quiconque prend ou exerce le pouvoir en violation de la Constitution. Le choix est habile : c’est précisément l’article dont se réclame l’opposition civile réunie dans la Coalition Article 64 (C64) de Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga et Jean-Marc Kabund. Kabila capte ainsi le vocabulaire de l’opposition légale pour habiller une insurrection armée.
Rien de tout cela n’a surpris les observateurs attentifs. Dès juin 2026, le Groupe d’experts de l’ONU décrivait une restructuration en cours de l’AFC/M23, avec changement de nom et rôle de premier plan pour l’ancien président. Washington l’avait sanctionné en avril 2026 pour financement de groupes armés. Kinshasa, de son côté, avait suspendu 13 partis dont le PPRD. La séquence était écrite ; Kabila a seulement choisi la date.
Le décor humain, lui, reste le même : plus de 7,8 millions de déplacés et 28 millions de personnes en insécurité alimentaire selon l’ONU. C’est sur ce terrain que se joue désormais une bataille de légitimité.
Trois scénarios pour les douze prochains mois
L’État bis est le scénario le plus probable à court terme. Le FRN consolide une administration parallèle à Goma et Bukavu, perçoit l’impôt, délivre des documents, sans jamais marcher sur Kinshasa. La partition devient une réalité sans être proclamée. Les signaux à surveiller : des nominations de « gouverneurs » FRN, la circulation d’une fiscalité propre, la reconnaissance tacite du mouvement par des opérateurs miniers.
La négociation forcée relève d’une probabilité moyenne, à un horizon de douze à dix-huit mois. L’usure du pouvoir, la pression des partenaires et le coût humanitaire finissent par imposer un format inclusif où Kabila redevient le pivot — une variante congolaise du modèle angolais. Tout se jouera à la réunion de Doha prévue ce mois-ci et dans la position que prendront l’Angola, le Qatar et Washington sur une éventuelle « composante FRN ».
L’escalade reste peu probable, mais pas exclue. Kinshasa tenterait une reconquête militaire, le FRN pousserait vers Uvira, Butembo ou le Katanga, avec à la clé des défections dans les FARDC et une internationalisation accrue du conflit. Les mouvements de troupes vers le Sud-Kivu et l’Ituri, un discours de mobilisation générale ou des ralliements d’officiers en seraient les premiers indices.
Le scénario de l’État bis est le plus probable parce qu’il est le moins coûteux pour tout le monde sauf la population : Kigali conserve une zone tampon, Kinshasa conserve sa doctrine, Kabila conserve son levier. C’est précisément pour cela qu’il est le plus dangereux — un gel qui se transforme en norme. Le vrai juge de paix sera la variable régionale. Le rétablissement des relations entre Bruxelles et Kigali le 22 septembre 2026, l’accord de Washington de juin 2025 entre la RDC et le Rwanda, le cadre de Doha de novembre 2025 : tous ces instruments ont été conçus pour un M23 sans visage politique national. Aucun n’a prévu un interlocuteur qui a lui-même signé des traités au nom de la RDC.
Ce que cela dit de l’État congolais
La leçon de Goma n’est pas que Kabila est de retour ; c’est que l’État congolais n’a jamais réussi à transformer ses alternances en institutions. En 2019, la RDC a connu son premier transfert pacifique du pouvoir. Sept ans plus tard, le président sortant de cette transition commande une armée contre le président entrant. L’alternance a eu lieu ; la transition, elle, n’a jamais été achevée.
Pour les partenaires de la RDC, le message est simple : traiter le FRN comme un problème sécuritaire serait répéter l’erreur faite avec le M23 en 2012 et en 2022. C’est un problème de gouvernance, de redistribution territoriale du pouvoir et de confiance entre l’Est et Kinshasa. Tant que ces trois chantiers resteront ouverts, il y aura toujours un homme pour reprendre Goma — et désormais, cet homme peut être un ancien président.
Le Congo n’est plus seulement en crise. Il a deux centres de gravité, deux récits de légitimité et, depuis le 12 octobre, deux hommes qui ont porté le titre de chef de l’État et se disputent le droit de parler en son nom.
Sources
- Al Jazeera — Ex-DRC President Kabila’s alliance with M23 rebels: why it matters (14 oct. 2026)
- Al Jazeera — Fears grow in DRC as former President Joseph Kabila joins rebellion (18 oct. 2026)
- Africanews — Former DRC president Kabila to lead new group replacing AFC/M23 (13 oct. 2026)
- Radio Okapi — Joseph Kabila prend la tête du FRN (13 oct. 2026)
- Radio Okapi — Patrick Muyaya appelle la C64 à clarifier sa position (19 oct. 2026)
- Congo Quotidien — Le Front Uni pour la RDC condamne la recomposition de l’AFC/M23 (17 oct. 2026)