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Cotonou, la métropole économique du Bénin, affiche depuis quelques années les attributs d’une capitale en mutation : un échangeur flambant neuf à Godomey, des routes bitumées qui s’enfoncent loin dans les campagnes, et un port autonome dont les performances logistiques suscitent la convoitise des géants régionaux. Sur le papier, le « laboratoire de la démocratie africaine » — surnom hérité de la Conférence nationale de 1990, semble avoir troqué son costume de bonne élève politique pour celui de réformateur économique audacieux. Mais derrière les chiffres flatteurs, le modèle béninois révèle des fissures que les indicateurs macroéconomiques peinent à masquer. Analyse d’une gouvernance politique et économique qui oscille entre modernisation autoritaire et croissance fragile.

Le paradoxe du leadership autoritaire dans un berceau démocratique

Le Bénin reste symboliquement attaché à son héritage démocratique. Pourtant, depuis l’arrivée au pouvoir de PATRICE TALON en 2016, la gouvernance politique a connu une centralisation inédite. Le score du pays dans l’Indice Ibrahim de la gouvernance africaine (2022) est révélateur : le Bénin obtient une note globale de 58,8 sur 100, le plaçant au 13e rang continental. Mais la composante « Participation, droits et inclusion » a chuté de 6,7 points en cinq ans, la plus forte baisse enregistrée en Afrique de l’Ouest sur cette période.

Le tournant autoritaire s’est traduit par une réforme contestée du système partisan. Avec la promulgation en 2018 d’un nouveau code électoral, les conditions de parrainage et le doublement du dépôt de candidature ont verrouillé l’espace politique. Résultat : lors des législatives de 2019, seuls deux partis, tous deux proches du pouvoir, étaient en lice, une configuration ayant entraîné un taux d’abstention record de 72,7 %, selon les données officielles que l’opposition juge toutefois sous-estimées.

Si les élections de 2023 ont permis un timide retour de l’opposition (28 sièges sur 109), le processus reste verrouillé. Le politologue béninois Expédit Ologou résume la situation : « On est passé de la démocratie de participation à une démocratie de validation. »

La fuite en avant économique : un “modèle” à quel prix ?

C’est sur le terrain économique que le régime de Patrice Talon entend bâtir sa légitimité. Le discours officiel met en avant la transformation structurelle d’un pays historiquement dépendant de l’agriculture vivrière et du commerce de transit avec le Nigeria voisin. Les chiffres donnent partiellement raison à cette ambition. La croissance du PIB a atteint une moyenne de 6,3 % sur la période 2018-2023, avec un pic à 7,2 % en 2022, selon la Banque mondiale. Le Bénin affiche l’un des taux de croissance les plus soutenus de l’UEMOA, porté par les investissements publics massifs.

Le Port de Cotonou, poumon fiscal du pays, a bénéficié d’une modernisation à marche forcée. Grâce à des partenariats public-privé, notamment avec l’opérateur français CMA CGM pour le terminal à conteneurs, le temps de séjour des marchandises a été réduit de 14 à 5 jours, tandis que le trafic conteneurisé a bondi de 20 % entre 2020 et 2023. Les recettes portuaires, qui représentent environ 40 % des recettes fiscales totales, ont dépassé les 700 milliards de FCFA en 2023.

L’industrialisation est un autre pilier du « talonisme » économique. La Zone industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ), développée en partenariat avec Arise IIP, ambitionne de transformer localement le coton, dont le Bénin est le premier producteur africain avec 587 000 tonnes en 2022-2023.

L’objectif affiché est de passer d’un taux de transformation locale de moins de 3 % à plus de 70 % d’ici 2030. En 2023, les premières unités textiles ont exporté pour 50 millions de dollars de vêtements.

Mais ce volontarisme a un coût social et financier qui interroge. La dette publique, évaluée à 54,5 % du PIB fin 2023 par le FMI, reste soutenable, mais sa trajectoire inquiète : le service de la dette absorbe désormais plus de 35 % des recettes fiscales, un seuil critique qui limite les marges de manœuvre budgétaires.

Le FMI, dans sa revue de juillet 2024, salue la « résilience » béninoise tout en alertant sur les risques de surendettement si les investissements ne génèrent pas rapidement les recettes escomptées.

Le paradoxe social d’une croissance mal partagée

Derrière l’éclat des infrastructures et des grands projets, les indicateurs sociaux trahissent une amélioration trop lente, voire un décrochage. Le taux d’extrême pauvreté, mesuré à 2,15 dollars par jour, est certes passé de 49,5 % en 2015 à 38 % en 2023. Mais dans le même temps, le coefficient de Gini, qui mesure les inégalités, s’est légèrement dégradé, passant de 37,8 à 38,6 sur la période, signe que les fruits de la croissance sont captés de manière disproportionnée par les élites urbaines et politiques.

Le chômage des jeunes demeure le talon d’Achille du modèle. Selon l’Institut national de la statistique, le taux de sous-emploi global touche 32 % de la population active, mais grimpe à plus de 50 % chez les 18-35 ans en milieu urbain. Cotonou voit ainsi cohabiter les tours de verre climatisées de la nouvelle cité administrative et une jeunesse connectée mais désœuvrée, qui s’entasse sur les zemidjans (motos-taxis), ce thermomètre social informel dont la densité dans les rues mesure l’ampleur du malaise.

Le contraste est saisissant entre les investissements de prestige et le sous-financement chronique des services de base. Le budget de l’éducation, bien que représentant 22 % des dépenses publiques, reste absorbé en majorité par les salaires, laissant peu de place à l’amélioration qualitative. Le taux d’achèvement du primaire plafonne à 72 % en 2023. Dans le secteur de la santé, la couverture sanitaire universelle, lancée en fanfare avec le projet Assurance pour le Renforcement du Capital Humain (ARCH), patine : quatre ans après son lancement, seules 750 000 personnes sur une population de 13 millions sont effectivement couvertes.

Le joker sécuritaire face au Sahel

Le Bénin a longtemps été épargné par les violences djihadistes qui ensanglantent le Sahel. Ce n’est plus le cas. Depuis 2021, le nord du pays fait face à une augmentation exponentielle des incursions de groupes armés liés à l’État islamique au Grand Sahara et à JNIM. En 2023, les forces de défense ont enregistré plus de 30 attaques, faisant 72 morts parmi les militaires et des dizaines de victimes civiles. Cette insécurité croissante, localisée dans les départements de l’Alibori et de l’Atacora, menace le poumon économique qu’est le parc national de la Pendjari, fleuron touristique en péril.

La réponse sécuritaire de Cotonou est perçue avec ambivalence par les partenaires occidentaux. Le Bénin a refusé de s’inscrire dans une logique de négociation prônée par certains voisins, préférant muscler son dispositif militaire avec un budget défense qui a triplé en cinq ans pour atteindre 4,5 % du PIB.

Cette approche sécuritaire, si elle renforce la posture d’un État fort, risque à terme de grever plus lourdement un budget déjà sous pression et d’accentuer les frustrations dans des régions septentrionales qui se sentent abandonnées par le développement promis.

Le verdict : Wadagni face à l’héritage Talon, entre continuité et réinvention

L’élection de ROMUALD WADAGNI à la magistrature suprême en 2026 a levé une incertitude majeure : le système Talon pouvait-il survivre à son fondateur ? Sur ce point, le Bénin a marqué des points. Dans une région secouée par les coups d’État, les transitions militaires et les crises de succession, la transmission du pouvoir s’est opérée dans le respect de l’ordre constitutionnel. Le pays a ainsi démontré une solidité institutionnelle que peu d’États ouest-africains peuvent aujourd’hui revendiquer.

Mais cette réussite institutionnelle ne règle pas la question fondamentale : le « talonisme » peut-il exister sans Patrice Talon ? Car l’élection de Romuald Wadagni apparaît moins comme une rupture que comme la prolongation politique d’un modèle construit autour d’un exécutif puissant, d’une technocratie performante et d’une gouvernance orientée vers les résultats économiques.

Le nouveau président hérite d’atouts considérables : une croissance robuste, des infrastructures modernisées, une administration numérisée et une crédibilité renforcée auprès des investisseurs internationaux. Pourtant, il hérite également des fragilités accumulées au cours de la décennie écoulée : un espace politique rétréci, une jeunesse confrontée au sous-emploi, des inégalités persistantes et une menace sécuritaire grandissante dans le nord du pays.

Le défi de WADAGNI sera donc plus politique qu’économique. PATRICE TALON a démontré qu’il était possible de construire des routes, de moderniser un port et d’attirer les capitaux. Son successeur devra démontrer qu’il est possible de transformer cette performance économique en contrat social durable. Autrement dit, passer d’une logique de croissance à une logique d’inclusion.

C’est là que se jouera la véritable maturité du modèle béninois. Si le nouveau pouvoir parvient à élargir l’espace démocratique sans sacrifier l’efficacité administrative, à réduire les fractures sociales sans compromettre la discipline budgétaire et à intégrer les périphéries délaissées dans le projet national, le Bénin pourrait devenir l’un des rares exemples africains d’une transition réussie entre gouvernance technocratique et développement inclusif.

Dans le cas contraire, les performances économiques risquent de n’être qu’une parenthèse. Car l’histoire enseigne que les infrastructures impressionnent, mais que seules les institutions inclusives survivent aux hommes qui les ont bâties. Le Bénin demeure aujourd’hui l’une des vitrines les plus séduisantes d’Afrique de l’Ouest. Reste à savoir si, derrière la vitrine, le miroir continuera de refléter une démocratie en consolidation ou révélera progressivement les limites d’un modèle dont la stabilité repose encore largement sur l’héritage de son architecte.

Une vitrine économique, mais quel miroir politique ?

Le Bénin se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Rare exemple de stabilité institutionnelle dans une Afrique de l’Ouest traversée par les crises politiques et sécuritaires, le pays a démontré sa capacité à conduire des réformes ambitieuses et à attirer les investissements. Cependant, la consolidation du modèle béninois dépendra moins de sa performance économique que de sa capacité à réconcilier efficacité technocratique, inclusion sociale et pluralisme politique.

La présidence de ROMUALD WADAGNI ouvre ainsi une nouvelle séquence historique. Plus qu’une simple continuité, elle devra apporter la preuve que les acquis de la décennie Talon peuvent être transformés en un projet national durable, capable d’associer croissance, cohésion sociale et confiance démocratique.

Car au-delà des routes, des ports et des statistiques de croissance, c’est la capacité du Bénin à construire des institutions inclusives et résilientes qui déterminera sa place parmi les modèles émergents du continent. La vitrine béninoise demeure impressionnante ; le défi est désormais de s’assurer que le miroir ne révèle pas les fractures qu’elle cherche encore à dissimuler.

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