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Alors que les délégations de 176 pays se sont à nouveau quittées sans parvenir à un accord sur le premier traité juridiquement contraignant visant à mettre fin à la pollution plastique, l’immense paradoxe de notre époque se dévoile dans toute sa brutalité : en 2026, seuls 9,5 % des déchets plastiques aux États-Unis et en moyenne 15 % dans le monde sont effectivement recyclés. Le reste termine sa course dans des décharges, des incinérateurs ou, pour plus de 11 millions de tonnes chaque année, dans les océans. Le plastique n’est plus un déchet, c’est la trace indélébile d’un modèle de production que plus personne ne contrôle, à commencer par l’Europe elle-même, prise entre son ambition affichée de souveraineté circulaire et son statut de premier exportateur mondial de déchets.

  • Le bluff européen démasqué

L’Europe, autoproclamée championne de l’économie circulaire, vit aujourd’hui un moment de vérité qui frise la crise existentielle. L’Allemagne est devenue en 2025 le plus grand exportateur mondial de déchets plastiques, expédiant plus de 810 000 tonnes à l’étranger, devant le Royaume-Uni et ses 675 000 tonnes. Un chiffre qui pulvérise le record des huit dernières années, l’équivalent de 127 000 conteneurs maritimes déversés sur les ports du Sud global.

Cette fuite en avant dans l’exportation de déchets s’explique par une équation industrielle devenue intenable. Au cours des trois dernières années, près d’un million de tonnes de capacité de recyclage ont été purement et simplement perdues sur le territoire européen. Les instruments financiers, eux, ne suivent pas : l’interdiction d’exporter vers les pays non-membres de l’OCDE, prévue pour le 21 novembre 2026, comporte une clause de révision dès 2029 qui pourrait la rendre caduque sous conditions, empêchant tout investissement capitalistique de long terme dans les infrastructures de recyclage.

La Chine, elle, a compris depuis longtemps que la gestion des déchets plastiques n’était pas qu’une question environnementale mais un levier géopolitique. Sa fermeture brutale des frontières aux déchets plastiques importés en 2018 a agi comme un électrochoc, relocalisant les flux mondiaux vers l’Asie du Sud-Est et révélant la dépendance structurelle des économies occidentales à l’externalisation de leur pollution.

  • Le paradoxe ivoirien : hub climatique, déversoir plastique

Le 28 mars 2026, le Fonds Vert pour le Climat désignait Abidjan pour accueillir son bureau régional couvrant l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale et une partie de l’Afrique du Nord. Une victoire diplomatique majeure pour la Côte d’Ivoire, qui consacre son positionnement en tant qu’acteur clé de l’action climatique sur le continent africain. La présence du FVC à Abidjan contribuera à soutenir des initiatives dans des secteurs clés tels que l’agriculture durable, les énergies renouvelables et la gestion des ressources naturelles. Le 17 avril 2026, la directrice régionale Afrique du FVC, Catherine Koffman, rencontrait le Premier ministre Robert Beugré Mambé pour discuter de l’opérationnalisation de cette implantation stratégique. Le FVC a officiellement entériné cette décision lors de sa 44e réunion du Conseil à Incheon, aux côtés de Nairobi pour l’Afrique orientale et australe.

Ce couronnement diplomatique contraste pourtant cruellement avec une réalité environnementale qui fait d’Abidjan l’un des épicentres de la crise plastique ouest-africaine. La Côte d’Ivoire produit chaque année entre 40 000 et 100 000 tonnes de déchets plastiques, dont seulement 5 à 20 % sont recyclés ; le reste est jeté dans les rues, les dépôts sauvages ou brûlé à l’air libre. Une prévision alarmante de 500 000 tonnes de déchets plastiques mal gérés est annoncée pour 2025. Le pays a certes interdit les sachets plastiques à usage unique par décret depuis 2013 ; l’un des cadres juridiques les plus stricts du continent, mais la réalité de l’application demeure fragmentaire : si les pâtisseries, les pharmacies et les supermarchés ont largement adopté les sacs en papier kraft et réutilisables, les choses piétinent dans la plupart des autres secteurs.

Ce paradoxe ivoirien est le miroir grossissant de la schizophrénie africaine face au plastique. Le continent ne produit que 5 % des plastiques mondiaux et en consomme 4 %, mais il est la région la plus touchée par la pollution plastique. En Afrique de l’Ouest, les 17 pays côtiers ont généré près de 6,9 millions de tonnes de déchets plastiques en 2018, soit environ 30 % du total continental, et 80 % de ces déchets sont mal gérés. Le préjudice économique potentiel est vertigineux : avec une consommation régionale attendue à 12 millions de tonnes en 2026, les dommages pourraient s’élever à 120 milliards de dollars, soit l’équivalent du PIB de la Côte d’Ivoire. Un chiffre qui donne la mesure de l’absurdité : le pays qui accueille le bureau régional du Fonds Vert pour le Climat subit chaque année des pertes économiques liées aux plastiques équivalents à sa richesse nationale.

  • La bataille du traité mondial : l’Afrique entre deux feux

Le véritable affrontement géopolitique se joue dans les salles des Nations unies, où une fracture abyssale sépare désormais non plus deux mais trois blocs. D’un côté, une centaine de pays emmenés par l’Union européenne, le Rwanda et le Pérou, qui poussent pour une réduction contraignante de la production de plastiques. De l’autre, un cartel de pays producteurs de pétrole et de gaz : Arabie saoudite, Iran, Russie en tête, qui refuse catégoriquement toute limitation. Et entre les deux, une Afrique profondément divisée, tiraillée entre ses intérêts pétrochimiques naissants et la catastrophe environnementale qu’elle subit de plein fouet.

La Chambre africaine de l’énergie s’oppose frontalement au projet de traité, qu’elle qualifie d’ « attaque directe contre le développement de l’Afrique ». Son argument : le traité « causerait des dommages économiques considérables aux pays producteurs d’hydrocarbures », en particulier le Gabon, le Ghana, l’Angola et le Sénégal, qui misent sur la pétrochimie comme catalyseur de développement dans les secteurs de la santé, de l’agriculture et des transports. Le géant nigérian Dangote a officiellement lancé sa production de polypropylène en mai 2025, matérialisant cette ambition industrielle. La compagnie pétrochimique sud-africaine Sasol, de son côté, a relancé en décembre 2025 son usine de production de plastiques en Louisiane, un complexe de 12 à 13 milliards de dollars d’investissement.

Face à ces intérêts industriels, la Côte d’Ivoire et ses voisins les plus exposés tentent une troisième voie. Le 30 avril 2026, Abidjan accueillait la réunion ministérielle de validation du Plan d’Action Régional de la CEDEAO pour la gestion des plastiques et la promotion de l’économie circulaire. Le ministre ivoirien de l’Environnement, Abou Bamba, y a martelé que « l’action n’est plus une option » et que « chaque jour qui passe compromet l’avenir de nos États et de nos enfants ». La Côte d’Ivoire a adopté une stratégie nationale pour l’économie circulaire en 2024, tout en reconnaissant la complexité de la transition : le secteur plastique représente environ 10 000 emplois directs et plus de 20 000 emplois informels dans le pays. Une équation sociale qui rend toute interdiction brutale politiquement explosive.

  •  La nouvelle géopolitique du rebut

L’Afrique incarne désormais la contradiction fondamentale dans laquelle se débat la planète entière. Elle est à la fois le continent le moins responsable de la crise plastique, avec 4 % de la consommation mondiale, et celui qui en paie le prix le plus lourd : des inondations meurtrières causées par des canalisations bouchées par les sachets plastiques à Abidjan, des écosystèmes marins dévastés le long des 17 pays côtiers ouest-africains, et un secteur informel du recyclage qui fait vivre des centaines de milliers de personnes tout en les exposant à des risques sanitaires majeurs. La Facilité africaine pour l’économie circulaire (ACEF) estime que 95 % des déchets électroniques sont gérés illégalement par 8 000 travailleurs informels en Côte d’Ivoire, affectant près de cinq millions de personnes.

La Côte d’Ivoire, en accueillant simultanément le bureau régional du Fonds Vert pour le Climat et le siège des négociations régionales sur les plastiques, se positionne comme un laboratoire de la gouvernance climatique africaine. Une position qui suscite autant d’espoirs que d’interrogations. Comment le pays qui accueille le principal instrument financier de la lutte contre le changement climatique peut-il également être celui qui voit ses rues étouffer sous les déchets plastiques et ses caniveaux déborder à chaque saison des pluies ? Comment concilier l’ambition d’être « un modèle en matière de développement durable », comme l’a réaffirmé le gouvernement ivoirien lors du cinquantenaire de la Journée mondiale de l’environnement en 2023, avec une réalité où plus de 80 % des déchets plastiques finissent dans la nature ?

La réponse se trouve peut-être dans la notion de souveraineté circulaire africaine. Le Plan d’Action continental pour l’Économie circulaire en Afrique 2024-2034, adopté par l‘Union africaine, trace une voie où le recyclage des plastiques s’intègre dans une stratégie plus large de valorisation des ressources locales. Les projections du PNUE évoquent un potentiel de 11 millions d’emplois créés par l’économie circulaire sur le continent, pour un marché global évalué à 500 milliards de dollars. Mais pour l’heure, le décalage entre les ambitions affichées et les moyens déployés reste abyssal : les infrastructures de collecte et de tri sont embryonnaires, les capacités de recyclage quasi inexistantes en dehors du secteur informel, et les financements internationaux, y compris ceux du Fonds Vert pour le Climat, n’ont pas encore trouvé le chemin des usines de recyclage.

L’Afrique est ainsi devenue le théâtre d’une guerre silencieuse où s’affrontent trois logiques : celle des industries extractives qui voient dans le plastique l’avenir de la rente pétrochimique, celle des États côtiers qui subissent de plein fouet une pollution qu’ils n’ont pas créée, et celle des acteurs informels qui ont bâti une économie de la survie sur les rebuts du monde développé. La Côte d’Ivoire, avec son bureau du Fonds Vert et son Plan d’Action Régional de la CEDEAO, tente d’incarner une quatrième voie : celle d’une souveraineté circulaire qui transformerait une malédiction environnementale en opportunité de développement.

D’ici là, la question n’est plus de savoir si la planète peut survivre au plastique. Elle y parviendra, comme elle a survécu à toutes les extinctions de masse. La question est de savoir si notre civilisation, qui a bâti sa modernité sur ce matériau miracle, est capable de survivre à sa propre inconséquence, et si l’Afrique, précisément parce qu’elle n’a pas construit cette modernité, pourra en inventer une autre.

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