« À la suite de la prise du pouvoir par le Front Patriotique Rwandais (FPR), des centaines de milliers de réfugiés Hutus, y compris d’anciens soldats des ex-FAR et des miliciens Interahamwe, se sont réfugiés à l’est de la RDC (alors Zaïre), emportant avec eux des armes lourdes et refusant tout désarmement à la frontière. Le nouveau régime rwandais accusait ces groupes armés de se réorganiser dans les camps de réfugiés avec la complicité ou le silence des agences onusiennes. Cela a servi de justification officielle au Rwanda pour soutenir la rébellion de l’AFDL (Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo) conduite par Laurent-Désiré Kabila en 1996 », insiste, avec force détail, l’expert congolais des conflits armés.

En février 2025, à l’occasion d’une rencontre avec des responsables sécuritaires rwandais, Paul Kagamé rappelait cette position constante : « le Rwanda ne peut pas rester indifférent lorsqu’une force génocidaire armée se trouve juste à côté de sa frontière », soulignant ce qu’il considère comme une menace existentielle pour son pays. Mais sur le terrain, cette lecture est de plus en plus contestée. « Les FDLR d’aujourd’hui ne sont plus celles de 1994 », note l’expert congolais des conflits armés. « Beaucoup de leurs combattants sont nés en RDC, peu entraînés, vieillissants pour certains. Ils n’ont jamais mené d’offensive sur le territoire rwandais », souligne Carlos Kabyuma Mupili. Derrière l’argument sécuritaire, l’expert voit surtout un prétexte récurrent, utilisé pour justifier des interventions indirectes dans l’Est congolais. « Le Rwanda est un petit pays utilisé par l’Occident pour déstabiliser la RDC », est convaincu Kabyuma Mupili.
Du côté du gouvernement congolais aussi, l’on rejette fermement cette lecture. Lors du dernier sommet de la Communauté de Développement de l’Afrique Australe (SADC), le président congolais Félix Tshisekedi a dénoncé ce qu’il estime être une instrumentalisation du prétexte sécuritaire. « Le Rwanda ne cherche pas la sécurité, mais l’exploitation illégale de nos ressources et le maintien d’une instabilité chronique dans l’Est de la RDC », a-t-il déclaré devant ses homologues, accusant Kigali de poursuivre des objectifs économiques et géopolitiques.

Le M23, épicentre militaire et diplomatique de la crise
Depuis sa résurgence en 2021, le Mouvement du 23 mars (M23) a progressivement étendu son emprise territoriale dans la province du Nord-Kivu, infligeant de lourdes défaites à l’armée congolaise et ravivant les tensions diplomatiques. Plusieurs rapports d’experts des Nations Unies ont fait état de « preuves concordantes indiquant un soutien direct du Rwanda » à cette rébellion, notamment en matière logistique et militaire. Le Rwanda rejette ces accusations et renvoie la responsabilité à Kinshasa, qu’il accuse de coopérer avec les FDLR et de ne pas assurer la protection des populations rwandophones vivant dans l’est de la RDC. En octobre 2023, lors d’une conférence internationale à Addis-Abeba consacrée à la paix et à la sécurité dans la région, le ministre congolais des Affaires étrangères, Christophe Lutundula, avait tenu un discours particulièrement dure, accusant le Rwanda d’agresser son pays. « Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas une rébellion interne. Il s’agit de l’agression caractérisée d’un pays voisin, avec une armée régulière opérant sous couvert d’un mouvement rebelle », avait-il critiqué, appelant à une prise de conscience internationale. Pour Carlos Kabyuma Mupili, le M23 d’aujourd’hui n’est plus une simple rébellion locale. « C’est une structure hybride, politiquement plus élaborée, militairement mieux organisée et insérée dans une stratégie régionale » explique l’expert. Selon lui, la création de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), portée par Corneille Nangaa et rejointe par plusieurs figures de l’opposition congolaise, illustre cette mutation. Mais contrairement à l’AFDL de Laurent-Désiré Kabila en 1996, qui avait suscité un large espoir populaire, l’AFC/M23 peine à convaincre les populations locales. Gouverneurs nommés, administration imposée, absence de consultation : le fossé avec la base est profond.

Une crise humanitaire d’une ampleur alarmante
Sur le terrain, les conséquences humanitaires sont dramatiques. Les combats aux alentours de Goma ont provoqué le déplacement de centaines de milliers de civils, contraints de se réfugier dans les camps de Kanyaruchinya, Bulengo et Mugunga, déjà saturés. La représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies en RDC, Bintou Keïta, a mis en garde à plusieurs reprises contre l’aggravation de la situation. « Chaque nouvelle avancée du M23 se traduit immédiatement par un désastre humanitaire, avec des femmes et des enfants exposés en première ligne à la violence et à la précarité », a-t-elle déclaré en septembre devant le Conseil de Sécurité, avant son départ précipité de la tête de la mission onusienne en fin novembre dernier. Toutefois, pour l’expert congolais, cette tragédie n’est pas nouvelle. « Depuis 1998, l’Est de la RDC vit dans une urgence humanitaire permanente. Massacres, viols systématiques, enrôlement d’enfants, routes inexistantes. C’est une société entière qui a été sacrifiée ».
Une crise régionale aux alliances mouvantes Une désescalade immédiate et vérifiable
La crise RDC-Rwanda dépasse désormais le cadre bilatéral. Membre de la SADC, la RDC bénéficie du soutien affirmé de pays comme l’Angola, la Namibie et l’Afrique du Sud. Le président angolais João Lourenço, désigné médiateur par l’Union Africaine, continue de plaider pour une solution politique. « Les armes ne régleront rien. Ce conflit ne peut être résolu que par une volonté politique ferme et sincère des deux parties », avait-il préconisé en février 2025, lors d’une réunion de médiation. À l’est du continent, les positions apparaissent plus nuancées.
L’Ouganda, ancien allié d’une branche rebelle congolaise, mène des opérations conjointes avec l’armée congolaise contre les ADF, tout en conservant une relation stratégique avec Kigali. Le Kenya, de son côté, tente de maintenir un rôle d’apaisement. L’ancien président Uhuru Kenyatta, facilitateur du processus de Nairobi, avait prévenu que « nous devons absolument éviter que la région des Grands Lacs ne bascule dans une confrontation directe entre États ». « Le Rwanda et l’Ouganda jouent le rôle d’intermédiaires visibles », analyse pour sa part Carlos Kabyuma Mupili. « Mais, ils ne sont pas les seuls acteurs. Ils servent aussi de relais à des intérêts plus larges ». L’EAC et la CIRGL, quant à elles, apparaissent affaiblies, incapables de s’imposer comme des médiateurs crédibles.
Les ressources minières, moteur profond des tensions
L’est de la RDC, riche en coltan, or, cassitérite, cobalt et lithium, se situe au cœur d’une compétition économique régionale et mondiale. Kinshasa accuse Kigali de chercher à contrôler indirectement ces ressources stratégiques, essentielles aux industries électroniques, automobiles et aux technologies de la transition énergétique. Cette analyse est partagée par plusieurs diplomates occidentaux. Lors d’une audition au Congrès américain, un haut responsable du Département d’État a reconnu « l’existence d’un lien manifeste entre les zones minières stratégiques et les zones d’activités du M23 », tout en appelant le Rwanda à « cesser tout soutien aux groupes armés ». L’Union Européenne, quant à elle, appelle régulièrement à « une désescalade immédiate et vérifiable » et n’exclut pas le recours à des sanctions ciblées contre les acteurs jugés responsables de l’instabilité persistante.
POUR L’EXPERT CONGOLAIS, « les groupes armés, étrangers comme nationaux, vivent des mines. Ils y installent des administrations parallèles, violent les droits humains et alimentent des circuits économiques transnationaux ». Les accords de paix successifs échouent, selon lui, parce qu’ils ignorent cette réalité économique.

Un avenir incertain malgré les médiations
Malgré les initiatives de l’Union africaine, de la CIRGL, de la SADC, de l’EAC et l’implication de plusieurs puissances occidentales, la situation demeure bloquée. L’ancien président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, résumait l’inquiétude générale. « nous sommes assis sur un véritable baril de poudre », avait laissé entendre le Tchadien.
Groupes armés et guerre par procuration

Plus d’une centaine de groupes armés opèrent aujourd’hui dans l’est de la RDC. Certains revendiquent des causes locales, d’autres servent des intérêts régionaux. Dans ce climat de méfiance, la frontière entre tolérance passive, instrumentalisation et soutien actif devient floue. Chaque avancée militaire est perçue comme une manœuvre indirecte d’un État voisin, alimentant un cycle de suspicions et de représailles.
Un nœud géopolitique difficile à défaire
La crise entre la RDC et le Rwanda dépasse largement un simple différend bilatéral. Elle cristallise des enjeux économiques mondiaux, des rivalités régionales et des traumatismes historiques non résolus. « Personne ne peut nier le soutien de l’armée rwandaise (au M23). Aujourd’hui, la rébellion a réussi à recruter des Congolais et à recycler les FARDC capturés. Elle se sert aussi de la logistique des FARDC abandonnée dans les champs de bataille », persiste Carlos Kabyuma Mupili.

Puissances extérieures et appétits stratégiques
Les États-Unis, eux alternent médiation, pressions diplomatiques et soutien sécuritaire à Kinshasa, tout en cherchant à préserver leurs intérêts économiques. La stratégie commerciale impulsée sous l’ère Trump se traduit notamment par des accords autour du sous-sol congolais, conclus en marge de l’Accord de Washington, paraphé entre les belligérants, le 4 décembre 2025, suscitant des interrogations sur la neutralité américaine. La Chine, fortement implantée dans le secteur minier congolais, observe la crise avec attention. Pékin privilégie une approche pragmatique, centrée sur la sécurisation de ses investissements et la stabilité minimale nécessaire à la poursuite de ses projets.
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