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Ambassadeur Fanta Cissé, Ancienne représentante du Président de la CEDEAO en Côte D’Ivoire

Crise de l’AES, gouvernance, libre circulation, intégration économique : À l’occasion des 50 ans de la CEDEAO, sa représentante résidente en Côte d’Ivoire, Son Excellence Fanta Cissé, livre pour ADN Politics une lecture assumée des défis qui traversent aujourd’hui l’organisation régionale. A l’heure où la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest célèbre ses 50 ans dans un contexte de tensions inédites, elle défend une lecture résolument offensive de la crise actuelle. Pour elle, les critiques, les ruptures et même le retrait de certains États ne traduisent pas un rejet du projet communautaire, mais une attente accrue.

« La CEDEAO a largement tenu ses promesses fondatrices et construit des acquis remarquables. Nous ne sommes pas à un point de rupture, mais à un tournant stratégique qui appelle à une ambition renouvelée », affirme t-elle d’emblée. En cinquante ans, rappelle-t-elle, l’institution a posé des jalons structurants. « La CEDEAO a créé le plus grand espace de libre circulation au monde après Schengen, facilité des millions de déplacements transfrontaliers, et contribué à stabiliser la région lors de nombreuses crises ». Pour la diplomate, les tensions actuelles sont paradoxalement un signe de maturité. :« Elles montrent que les citoyens prennent l’institution au sérieux et attendent davantage d’elle. C’est une demande de progrès, pas un rejet. »

Sécurité, politique et économie : une évolution assumée

Face aux critiques sur l’évolution de la CEDEAO vers un rôle politique et sécuritaire, Fanta Cissé assume pleinement cette trajectoire. « Cette évolution était inévitable. On ne peut construire une intégration économique durable sans un minimum de stabilité régionale », soutient-elle. A ses yeux, l’institution a fait preuve de lucidité stratégique. « Son action en matière de médiation a évité des conflits, ses interventions ont sauvé des vies, et ses missions d’observation électorale ont renforcé la transparence démocratique. » Le véritable défi, insiste-t-elle, n’est pas le fond mais la perception : « Il ne s’agit pas de choisir entre économie et politique, mais de mieux communiquer sur leur complémentarité. La prospérité partagée ne peut exister sans paix ni stabilité. »

Libre circulation : un acquis à concrétiser pleinement

Sur la libre circulation, souvent présentée comme l’emblème de l’intégration ouest-africaine, la représentante reconnaît les limites actuelles. « C’est un acquis majeur dont bénéficient quotidiennement des millions d’Ouest-Africains, mais son potentiel reste sous-exploité », concède-t-elle. Les obstacles ne sont pas, selon elle, structurels : « Les inégalités d’application reflètent surtout des défis techniques et institutionnels surmontables. »

Crise AES : un signal d’alarme constructif

Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger constitue, de son propre aveu, « un signal d’alarme » mais pas une fatalité. « Historiquement, toutes les grandes organisations régionales ont traversé des crises qui les ont rendues plus résilientes. L’Union européenne a connu le Brexit, l’ASEAN a surmonté des tensions majeures. » Elle se veut résolument optimiste : « La porte du dialogue est restée ouverte, car l’interdépendance géographique, économique et culturelle demeure une réalité incontournable. A moyen terme, leur réintégration est probable. »

Gouvernance : réformer sans affaiblir

Sur les critiques liées à la gouvernance, Fanta Cissé reconnaît la nécessité d’évolutions. « La crédibilité de toute institution repose sur la transparence et l’équité. La CEDEAO doit être périodiquement évaluée et améliorée. » Parmi les pistes évoquées : « Renforcer l’autonomie technique de la Commission, créer un Conseil d’experts indépendants, et instaurer des consultations citoyennes annuelles dans chaque Etat membre. » Des réformes qui, pour elle, renforceraient la transparence sans affaiblir l’efficacité décisionnelle.

Intégration et quotidien des citoyens

Pour regagner la confiance, l’intégration doit se traduire par des gains mesurables. « Un travailleur qualifié devrait voir son diplôme reconnu partout dans la région, une PME devrait pouvoir répondre à un appel d’offres régional sans obstacles insurmontables, un commerçant devrait être libre de traverser plusieurs pays sans subir de taxes informelles… » Elle insiste : « Les citoyens doivent devenir les premiers ambassadeurs de l’intégration parce qu’ils en bénéficient directement. » La réforme du transport aérien, prévue à partir de 2026, illustre pour la diplomate, cette approche pragmatique. « C’est potentiellement l’une des réformes les plus transformatrices des dernières décennies », affirme t-elle. « Voyager entre deux capitales ouest-africaines doit devenir plus simple que de transiter par l’Europe. » Inspirée par des exemples internationaux, elle se projette : « D’ici quelques années, voyager en Afrique de l’Ouest devrait être deux fois moins cher et trois fois plus facile qu’aujourd’hui. »

Une vision de refondation

En conclusion, Fanta Cissé assume une vision ambitieuse. « Toute crise contient les germes d’un renouveau. La CEDEAO a l’opportunité de se refonder autour de sa Vision 2050. » Elle imagine un espace intégré où les barrières ont disparu, où les diplômes sont reconnus dans la région et où une citoyenneté ouest-africaine complète les nationalités. Et conclut, confiante : « Je crois au génie créateur de nos peuples et à leur volonté de construire ensemble un destin commun. »

A l’heure de son cinquantenaire, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest se trouve à un moment charnière de son histoire. La crise ouverte par le retrait de certains Etats et la contestation de sa gouvernance ne signent pas l’échec du projet communautaire, mais révèlent l’urgence d’une refondation. Plus que jamais, l’intégration régionale demeure une nécessité pour l’Afrique de l’Ouest, à condition qu’elle produise des effets concrets, visibles et partagés.

Le cycle qui s’ouvre sera décisif. Il dira si la CEDEAO est parvenue à transformer l’épreuve actuelle en opportunité de renouveau, à réconcilier l’institution avec les peuples et à redéfinir son rôle dans un espace régional en profonde recomposition. De cette capacité à se réinventer dépendra la crédibilité future du projet d’intégration ouest-africain.


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