
Cette trajectoire de croissance relativement stable interroge : comment un État à ressources limitées parvient-il à se ménager des marges de manœuvre stratégiques non conventionnelles ?
Dans un système international caractérisé par une forte asymétrie des puissances, les États disposant de capacités économiques et militaires limitées sont contraints de développer des stratégies alternatives pour exister sur la scène mondiale. Le Bénin s’inscrit pleinement dans cette dynamique contemporaine. Sous la présidence de SEM Patrice Talon, le pays a fait le choix assumé d’une stratégie fondée non sur “le hard power classique“, mais sur “le soft power culturel“ et mémoriel.
Cette orientation stratégique repose sur une mobilisation réfléchie de l’histoire nationale, de l’identité culturelle et de la diaspora afrodescendante comme leviers d’influence, de visibilité internationale et, à terme, de valorisation économique.
L’enjeu dépasse donc le simple registre symbolique : il s’agit d’évaluer si cette politique relève d’une véritable intelligence politique et surtout si elle produit des effets mesurables en matière de gouvernance, de croissance économique et d’attractivité internationale.
- Un contexte économique contraignant mais relativement stabilisé
Le Bénin demeure une économie de taille modeste. En 2023, son PIB nominal est estimé à environ 19,4 milliards de dollars, avec un PIB par habitant proche de 1 400 dollars. La structure économique reste dominée par le secteur des services (environ 52 % du PIB), suivi de l’agriculture (près de 29 %) et de l’industrie (environ 19 %).
Toutefois, les principaux indicateurs macroéconomiques traduisent une dynamique globalement positive. Après les chocs liés à la pandémie de Covid-19 et aux tensions sécuritaires régionales, la croissance économique a repris à un rythme soutenu, oscillant entre 6 et 7 % par an. Cette performance place le Bénin parmi les économies les plus dynamiques de l’UEMOA.
Cette stabilité relative offre une fenêtre stratégique à l’exécutif. Elle permet d’investir dans des politiques publiques non conventionnelles, notamment dans les secteurs culturel et mémoriel, sans compromettre l’équilibre budgétaire ni la crédibilité macroéconomique du pays.
- Le choix du soft power culturel comme stratégie de contournement
Conscient de ses limites structurelles en matière de puissance militaire et diplomatique classique, le Bénin a opéré un repositionnement stratégique en s’appuyant sur des ressources immatérielles à forte valeur politique. Il s’agit notamment de l’héritage du royaume du Dahomey, des cultes vodoun, de la mémoire de la traite négrière et de figures culturelles contemporaines à rayonnement international.
La logique est claire :
- Transformer une mémoire historique douloureuse en capital diplomatique ;
- Faire de la culture un outil d’influence transnationale, en particulier à destination des Afrodescendants ;
- Repositionner le Bénin comme un pôle mémoriel et culturel panafricain.
Les initiatives culturelles telles que les Vodoun Days, la revalorisation de Ouidah et de la Porte du Non-Retour, la médiatisation internationale d’artistes béninois ou encore la mise en avant de personnalités mondiales liées au Bénin participent à la construction d’un récit national exportable.
Cette diplomatie culturelle, plus souple et moins conflictuelle que la diplomatie politique traditionnelle, se révèle souvent plus efficace dans un environnement international saturé et concurrentiel.
Mais cette stratégie d’influence n’est pas pensée comme une fin en soi.
Elle s’inscrit dans une logique de transformation du capital symbolique et mémoriel en levier de développement économique mesurable, notamment à travers le secteur du tourisme.

- L’institutionnalisation de la mémoire : du symbolique au juridique
L’un des aspects les plus structurants de cette stratégie réside dans son institutionnalisation juridique. L’adoption de la loi n°2024-31 du 2 septembre 2024, permettant aux Afrodescendants victimes de la traite négrière d’accéder à la nationalité béninoise, marque une rupture majeure.
Cette loi est renforcée par le lancement, le 4 juillet 2025, de la plateforme numérique “My Afro Origins“, qui dématérialise les démarches administratives et structure juridiquement le « droit au retour ». Le soft power sort ainsi du registre purement émotionnel pour devenir une politique publique opérationnelle, mesurable et traçable.
Les premières naturalisations officielles d’Afrodescendants confirment un début de mise en œuvre concrète, au-delà de l’affichage politique. Des figures internationales, telles que : Spike Lee, Jules Koundé ou encore Lewis Hamilton, illustrent la portée symbolique et médiatique de cette démarche.
Sur le plan économique, cette stratégie culturelle est désormais articulée à des objectifs précis. Le gouvernement béninois a engagé un plan de développement touristique et culturel estimé à environ 1,4 milliard de dollars (soit 797 milliards de FCFA) sur la période 2025-2029.
Les ambitions affichées sont claires :
- Porter la contribution du tourisme au PIB de 6 % à plus de 13 % d’ici 2030 ;
- Attirer environ 2 millions de visiteurs par an ;
- Faire du tourisme culturel et mémoriel un secteur structurant de l’économie nationale.
Ces projections traduisent une volonté explicite de convertir le capital symbolique en valeur économique, l’un des critères essentiels de l’intelligence politique appliquée.
La politique de soft power culturel et mémoriel menée par le Bénin, s’inscrit dans une démarche d’intelligence politique lucide et pragmatique, fondée sur la reconnaissance des contraintes plutôt que sur une ambition démesurée. Face à des limites structurelles en matière de puissance classique, l’État béninois a choisi d’investir des ressources immatérielles – mémoire – culture et diaspora, capables de produire de l’influence là où les leviers traditionnels demeurent restreints.
Les premiers résultats observables confirment la pertinence de cette orientation : renforcement de la visibilité internationale, institutionnalisation du récit mémoriel à travers des dispositifs juridiques innovants et mobilisation de moyens financiers substantiels pour faire du patrimoine culturel un levier de développement.
Toutefois, cette dynamique reste à un stade intermédiaire. L’absence de données consolidées sur les retombées économiques directes rappelle que le soft power, aussi puissant soit-il sur le plan symbolique, ne se transforme en puissance réelle qu’à condition d’être adossé à des politiques publiques solides, à des infrastructures performantes, à un environnement sécuritaire maîtrisé et à une gouvernance sectorielle efficace.
L’enjeu central n’est donc plus celui de la reconnaissance symbolique, désormais largement acquise, mais celui de la conversion durable du capital narratif en valeur économique, sociale et institutionnelle.
À ce titre, le Bénin apparaît moins comme une puissance culturelle achevée que comme un État stratège en phase d’ascension, ayant compris que, dans les rapports internationaux contemporains, l’imaginaire précède souvent la puissance, et que l’influence, lorsqu’elle est intelligemment pensée, peut devenir le socle d’un développement plus souverain et mieux maîtrisé.