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Lancé en 2014 par le président Macky Sall, le Plan Sénégal Émergent (PSE) s’est imposé comme la boussole stratégique du Sénégal en matière de développement économique, social et institutionnel. Conçu pour conduire le pays vers l’émergence à l’horizon 2035, le PSE a structuré pendant une décennie l’action publique, le discours politique et les relations du Sénégal avec ses partenaires internationaux.

Dix ans après, et à la lumière de l’alternance politique intervenue en 2024 avec l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye, le PSE ne peut plus être analysé uniquement comme un plan technique. Il convient ainsi de l’examiner comme un instrument de pouvoir, de légitimation politique et de transformation stratégique, mais aussi comme un héritage désormais soumis à réinterprétation.

Le PSE comme projet de pouvoir et de modernisation

    Dès son origine, le PSE a été pensé comme une réponse politique à une double exigence : maintenir la stabilité macroéconomique tout en donnant au Sénégal une image de pays moderne, attractif et crédible. Il s’est appuyé sur une vision claire de transformation structurelle de l’économie, combinée à un investissement massif dans les infrastructures, l’énergie, les transports et les services publics.

    Sur le plan de la stratégie politique, le PSE a servi de cadre de cohérence pour l’action gouvernementale. Il a permis au pouvoir exécutif de centraliser la décision stratégique, d’imposer un agenda de réformes et de construire un récit national fondé sur la performance, la croissance et l’émergence. Cette cohérence a renforcé la capacité de l’État à négocier avec les bailleurs internationaux et à mobiliser des financements importants.

    Cependant, cette logique a également renforcé la verticalité du pouvoir. La conduite du PSE a souvent privilégié l’efficacité technocratique au détriment de la concertation sociale et politique, ce qui a progressivement créé un décalage entre les résultats macroéconomiques affichés et la perception citoyenne.

    Résultats visibles et fragilités structurelles

      Dix ans après, le PSE a produit des résultats tangibles. Le Sénégal a connu une croissance économique relativement soutenue, des avancées notables en matière d’infrastructures et une amélioration de l’accès à l’énergie et aux services numériques. Ces acquis ont contribué à repositionner le pays comme une économie émergente potentielle en Afrique de l’Ouest.

      Entre 2014 et 2019, le Sénégal a enregistré une croissance annuelle moyenne située autour de 6 %. Sur la période plus large 2014-2023, la moyenne tourne autour de 5 à 5,5 %, malgré le choc de la pandémie de Covid-19 en 2020 qui a fortement ralenti l’activité mondiale. Cette performance place le Sénégal parmi les économies les plus dynamiques d’Afrique de l’Ouest sur la décennie. Le PIB nominal est ainsi passé d’environ 14 milliards de dollars en 2013 à plus de 27 milliards de dollars en 2023, traduisant un quasi-doublement en dix ans.

      Cette consolidation du PIB s’explique en grande partie par les leviers activés par le PSE. D’abord, l’investissement public massif dans les infrastructures a stimulé la demande intérieure. Les grands projets dans les transports, l’énergie et l’urbanisme ont créé un effet multiplicateur sur l’économie nationale. Ensuite, l’amélioration de la capacité énergétique, avec un quasi-doublement de la puissance installée en quelques années, a réduit les contraintes structurelles qui pesaient sur la production industrielle et les services.

      Mais l’analyse politique impose de dépasser la lecture comptable. Malgré ces progrès, les inégalités sociales, le chômage des jeunes et la précarité urbaine et rurale sont restés des problèmes majeurs. La croissance n’a pas toujours été inclusive, et une partie importante de la population n’a pas perçu d’amélioration significative de ses conditions de vie.

      Ce décalage a fragilisé la légitimité politique du PSE. Les tensions sociales et politiques observées au cours des dernières années du régime de Macky Sall ont montré que le développement ne peut être durable sans adhésion populaire. Un projet stratégique, aussi ambitieux soit-il, perd de sa force lorsqu’il n’intègre pas suffisamment les attentes sociales et les aspirations citoyennes.

      L’alternance de 2024 : rupture politique et relecture du PSE

        L’élection de Bassirou Diomaye Faye en 2024 marque un tournant majeur. Elle traduit une demande populaire de rupture avec certaines pratiques du passé, notamment en matière de gouvernance, de transparence et de souveraineté économique. Dans ce contexte, le PSE n’est ni rejeté en bloc ni reconduit mécaniquement.

        Sous la présidence de Diomaye Faye, la perspective du PSE s’inscrit dans une logique de réappropriation politique. L’enjeu n’est plus seulement de poursuivre les projets structurants, mais de redéfinir les priorités en mettant davantage l’accent sur la justice sociale, la production nationale, la souveraineté économique et la participation citoyenne.

        D’un point de vue politico-stratégique, le nouveau pouvoir cherche à transformer le PSE d’un instrument de légitimation technocratique en un outil de transformation sociale plus enraciné. Cela suppose une réorientation des politiques publiques vers l’emploi des jeunes, l’industrialisation locale, l’agriculture productive et la réduction de la dépendance à l’endettement extérieur.

        Vers un nouveau cycle stratégique

          La question centrale aujourd’hui n’est donc pas de savoir si le PSE a échoué ou réussi, mais comment il peut évoluer dans un nouveau contexte politique. Sous Diomaye Faye, le Sénégal entre dans un cycle où la performance économique doit être indissociable de la légitimité démocratique et de la souveraineté nationale.

          Le défi consiste à conserver les acquis du PSE tout en corrigeant ses déséquilibres. Cela implique une gouvernance plus inclusive, une meilleure articulation entre croissance et redistribution, et une vision de l’émergence moins dépendante des grands projets et davantage orientée vers l’économie réelle et les territoires.

          Dix ans après son lancement, le Plan Sénégal Émergent apparaît comme un moment structurant de l’histoire politique et économique du Sénégal. Le PSE se révèle être à la fois un outil de modernisation, un instrument de pouvoir et un levier de repositionnement stratégique.

          L’alternance de 2024 ouvre une nouvelle page. Sous Bassirou Diomaye Faye, le PSE est appelé à être repensé, rééquilibré et réapproprié afin de répondre aux attentes profondes des Sénégalais. L’émergence ne peut plus être seulement une promesse chiffrée ; elle doit devenir une réalité sociale partagée.

          La réussite du Sénégal dans la décennie à venir dépendra de sa capacité à transformer l’héritage du PSE en un projet de développement plus souverain, plus juste et plus durable, capable de concilier ambition économique et exigence démocratique.

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