
De la création de zones économiques spéciales en Guinée aux défis de la souveraineté économique, il partage une vision stratégique des transformations en cours sur le continent.
Pouvez-vous nous présenter votre parcours et ce qui vous a conduit à vous spécialiser dans la coopération internationale et le développement industriel ?
Bonjour ADN Politics,
Tout d’abord, permettez-moi de saluer la qualité de votre travail éditorial. Un adage dit :
« Si l’on ne s’intéresse pas à la politique, la politique, elle, s’intéressera à nous… » Pourtant, beaucoup hésitent encore, car la politique, telle qu’elle s’est manifestée depuis des décennies, n’a pas toujours suscité l’adhésion.
Mais force est de constater que la ligne éditoriale portée par ADN Politics est particulièrement attractive. Avant d’entrer dans le cœur de cet échange, je tenais donc à vous adresser mes compliments. Quant à mon parcours, je le résumerais ainsi : j’ai eu la chance de suivre de solides études dans de bons établissements, mais mon itinéraire est surtout jalonné d’expériences diverses, parfois inattendues, souvent exigeantes.
J’ai été bercé par plusieurs cultures, vécu et travaillé dans des environnements variés, en Europe comme en Afrique, dans les domaines du conseil, de la gestion de projets et de la coopération internationale. Tout cela a naturellement façonné mon regard et ma compréhension des relations entre les individus, entre les États, et entre les peuples et ceux qui les gouvernent.
Vous avez piloté un projet de création de Zone Industrielle en République de Guinée. Quels sont les principaux défis et réussites de ce projet ?
Oui, en effet. Depuis 2015, le gouvernement guinéen s’est engagé pleinement dans une dynamique de développement industriel. Cette volonté s’est traduite par de nombreuses réformes, ainsi que par la rédaction de politiques publiques que nous avons proposées et élaborées avec le soutien d’institutions internationales telles que le Groupe de la Banque mondiale, l’ONUDI ou encore la coopération chinoise. Ces travaux ont notamment abouti à une Lettre Nationale de Politique Industrielle. Le contexte international, marqué par l’essor de nouvelles puissances industrielles, a profondément transformé les paradigmes des États africains.
Longtemps relégués au rôle de simples fournisseurs de matières premières, les pays africains prennent désormais conscience de leur potentiel stratégique dans la géopolitique économique mondiale. Nous exportons la matière brute, qui revient ensuite transformée, à un coût bien plus élevé, pour être consommée sur nos propres marchés.
Nous ne pouvons pas éternellement être les perdants de l’Histoire. Il ne s’agit plus seulement d’importer, mais désormais de transformer localement. Dans ce cadre, la République de Guinée s’est lancée dans un vaste programme de création de Zones Industrielles et de Zones Économiques Spéciales. C’est dans ce contexte que j’ai coordonné le projet de la Zone Industrielle de Kouriah.
Comment voyez-vous le rôle de la coopération internationale dans le développement des infrastructures industrielles en Afrique ?
La coopération internationale constitue une valeur ajoutée majeure. Elle permet de catalyser les expertises, de mutualiser les meilleures pratiques et d’accélérer les trajectoires industrielles.
L’Afrique accuse un retard industriel, mais ce retard peut devenir un avantage concurrentiel : il permet d’éviter certaines erreurs, de sauter des étapes, et de se positionner rapidement sur des niches stratégiques. La coopération internationale est également un levier d’alignement sur les normes internationales, de montée en qualité des productions locales, et d’intégration aux marchés mondiaux.
Je citerai aussi des projets majeurs comme SIMANDOU en Guinée ou BELINGA au Gabon. Ces projets démontrent comment la coopération internationale permet de concilier intérêts nationaux, retombées locales et partenariats mondiaux.
Pouvez-vous partager votre méthodologie pour assurer le succès de projets d’envergure dans des contextes complexes ?
Les contextes africains ne sont jamais simples, qu’il s’agisse de pays en transition ou de pays institutionnellement établis. Dans certains cas, la pression des institutions financières internationales impose des contraintes fortes. Dans d’autres, l’instabilité perçue rend la mobilisation du capital plus difficile. Il n’existe pas de recette miracle.
Tout commence par la volonté, l’abnégation et la solidité de l’argumentaire construit autour du projet. Il faut travailler avec des données chiffrées cohérentes, proposer plusieurs scénarios, démontrer la rentabilité du modèle économique. Les études de faisabilité, d’impact environnemental et social, ainsi que le business plan, doivent être certifiés par des organismes reconnus au niveau national et international.
Quels impacts ce type de projet a-t-il eu sur l’économie locale et l’emploi ?
La création d’une zone industrielle permet d’abord de structurer l’aménagement du territoire. Sur le plan industriel, elle crée un véritable pôle de croissance et développe des chaînes de valeur complètes : approvisionnement, logistique, transformation, commercialisation. Ce sont des milliers d’emplois directs et indirects.
Le projet de Kouriah prévoyait notamment :
- 85 manifestations d’intérêt d’entreprises industrielles
- 4 500 emplois directs et 21 000 emplois indirects
- 70 millions de dollars de chiffre d’affaires annuel induit dès la 5ᵉ année
- Un coût initial de 253 millions de dollars
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes professionnels ou gouvernements ?
Je dirais : soyez ambitieux et travaillez dès le départ sur des standards internationaux. Oui, cela augmente le coût initial. Mais les projets industriels réussis produisent des impacts durables. Le retard africain n’est pas une tare : il permet d’observer les modèles qui s’effondrent ailleurs et d’adapter nos outils à la réalité de nos marchés. Enfin, la coopération internationale est un vecteur essentiel de transfert de savoir-faire et de technologies. Mais il faut toujours garder à l’esprit l’objectif fondamental : l’impact économique, social et environnemental sur le long terme. C’est cela, la véritable logique du développement durable.
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